Pouvez-vous me citer ne serait-ce qu’une seule femme de votre entourage qui n’a pas de complexe physique ? Nez, poils, seins, fesses, cuisses, cellulite, vergetures, bourrelets des aisselles et même hip dips… Avec l’arrivée des grosses chaleurs, des débardeurs, des shorts et des regards plus ou moins bienveillants, la lecture de Corps à cœur Cœur à corps de Léa Castor, publiée par les éditions indépendantes lapin, agit comme un baume apaisant sur nos souffrances systémiques.
Corps à cœur Cœur à corps est un recueil de témoignages de femmes qui racontent leurs complexes et leur parcours pour s’en défaire. En quelques pages, Léa Castor met en scène chacun de ces témoignages en dessinant ces corps mal-aimés et éprouvés grâce aux photos qui lui sont envoyées. Chaque témoignage se conclut par la réaction souvent émue (et émouvante) des femmes.
Ces femmes racontent leur souffrance, la détestation de leur corps qui peut aller jusqu’aux TCA (troubles des conduites alimentaires) ou à la scarification, leurs stratégies de camouflage, leur prise de conscience et, pour la plupart, l’acceptation de leur corps.
Mon avisJe me suis beaucoup retrouvée dans les témoignages de ces femmes qui se mettent à nu, qui montrent leur fragilité et la manière dont elles essaient de dépasser leurs complexes. Ça m'a fait beaucoup penser aux vidéos salvatrices de Cher corps de Léa Bordier.
Imaginez le temps, l’argent et l’énergie mentale que nous gaspillons au cours d’une vie pour scruter notre corps, pour le modeler et chercher à en « corriger les défauts ». Nous vivons constamment dans une auto-surveillance implacable, en quête d'une perfection qui n’existe pas et de canons de beauté impossibles à atteindre (et qui évoluent sensiblement au fil du temps, ce qui rend cette quête d’autant plus insatisfaisante).
En fin de compte, le complexe naît de la manière dont la société perçoit le corps humain, et celui des femmes en particulier. Aucun⋅e enfant ne naît avec un complexe en tête.
Impossible d’échapper à la pression sociétale : nous sommes cernées par les publicités et les médias qui, pour des raisons économiques, se nourrissent de nos peurs pour nous vendre le bikini body ou le programme ventre-plat à chaque printemps… La vague écrasante de développement personnel nous pousse sans cesse à « être une meilleure version de nous-même », comme si nous étions un produit qui augmente en gamme au fil du temps… Le développement personnel nous gaslighte : il pointe du doigt notre difficulté à perdre du gras, à arrêter le sucre, à faire du sport, sans jamais aborder les causes de la malnutrition, de l’obésité, des addictions et du stress qu’induisent la société capitaliste.
Et, à l’ère des médias sociaux où tout le monde regarde tout le monde, le regard des autres est démultiplié, déshumanisé et cruel. Dans la vie « réelle », il n’y a pas d’un seul coup des centaines ou des milliers de personnes qui viennent nous accoster pour nous dire, de but en blanc, sans un « bonjour », que nous sommes moches et que nous ferions mieux de faire du sport pour perdre le « surplus » de gras.
Nous voyons notre corps comme une machine à améliorer, alors qu’il fait intégralement partie de notre personne. Notre corps raconte notre histoire, il est le témoin de notre vécu, de nos expériences. Les vergetures racontent une grossesse, les pattes d’oie racontent nos rires et nos pleurs… Notre corps témoigne aussi de notre place dans la société et de notre classe sociale : les mains abîmées sont celles des travailleuses et travailleurs manuel·s et des plus précaires, l’obésité concerne davantage les plus pauvres d’entre nous. L’idéal de beauté, c’est le corps qui n’a pas vécu et souffert, qui n’a pas dû trimer pour gagner sa croûte.
Et surtout, voyons notre corps comme il est : sa fonction première est de nous permettre de vivre, si possible en bonne santé. Il nous permet avant tout de sentir le monde et d’interagir avec lui.
Voilà une BD intime, dessinée et colorée tendrement, qui nous invite à changer notre regard sur le corps humain, à arrêter de lui faire la guerre, à prendre de la distance avec les normes misogynes. Car, au risque d’écrire quelque chose de très banal, je voudrais rappeler que nous sommes finalement la première personne avec qui nous allons vivre pour toute la vie. Notre corps est légitime, aimons-le tel qu’il est !
Et vous, quel est votre rapport avec votre corps ?
Camel Joe Claire Duplan
ReconnaiTrans Laurier The Fox
L’Histoire d’une huître Cualli Carnago
Idéal standard Aude Picault
Corps à cœur Cœur à corps
Léa Castor
éditions lapin
collection Causes en corps
2019
224 pages
20 euros