Les auteurices de cet ouvrage, universitaires en sciences sociales, ont mené une enquête sur les Français·es de culture ou de confession musulmane qui sont parti·es vivre à l’étranger pour ne plus subir l’islamophobie générale, politique et médiatique, le fascisme, et le racisme aussi bien ordinaire qu’institutionnel.
En particulier depuis les attentats de 2015, les personnes musulmanes sont devenues la cause de tous les maux de la société, des « ennemies de la république » cuisinées à toutes les sauces façon Darmanin, Bardella et Prault. L’islamophobie tue, comme Aboubakar Cissé, assassiné en avril 2025.
L’enquête, menée entre 2021 et 2023, s’appuie sur un questionnaire complété par 1070 personnes et 139 entretiens semi-directifs qui permettent de comprendre leur trajectoire.
Majoritairement issues de l’immigration maghrébine, de ce qu’on appelle la « deuxième génération », les personnes sondées racontent les violences physiques et verbales, les humiliations, les micro-agressions au quotidien, à l’école, au travail, auprès des institutions (comme Pôle emploi ou La Poste). Qu’elles soient pratiquantes ou non, elles témoignent d’un « déni de francité » : 79 % affirment que lorsqu’elles vivaient en France, on ne les voyait pas comme françaises !
À cause de l’islamophobie, on assiste à une fuite des cerveaux : la plupart des personnes sondées sont parties au début de leur carrière professionnelle, quand il est devenu évident, en particulier pour les femmes portant le foulard, qu’il était difficile de travailler sans être stigmatisé·e, d’être reconnu·e pour leurs qualités et leurs compétences, voire impossible de décrocher un stage ou un emploi malgré leurs diplômes. Celles qui pratiquent la religion musulmane parlent carrément de « mort sociale ».
Pour cette élite minoritaire, partir à l’étranger permet de trouver du travail, de se protéger des discriminations, de vivre dignement dans un pays qui offre une plus grande liberté individuelle, une liberté de culte, le droit à l’indifférence, d’offrir une meilleure vie à ses (futur·es) enfants, même si c’est au prix d’une séparation avec le pays d’origine et les proches.
Cela ne veut pas dire que les autres pays ne sont pas moins racistes, mais le racisme cible d’autres populations : les autochtones au Canada, les Syrien·nes en Angleterre, les Philippin·es aux Émirats arabes unis…
À l’étranger, les personnes sondées sont (enfin) reconnues comme françaises, elles peuvent éprouver leur francité dans les différences culturelles (à travers la nourriture par exemple). Dans le pays de leurs parents, au Maghreb, elles peuvent investir à la fois leur identité française et celle de leurs parents. Au Canada, au Royaume-Uni ou en Suisse, avoir des origines algériennes n’est pas un problème car ces pays n’ont pas « un passé qui ne passe pas » avec l’Algérie. Aux Émirats arabes unis, leur francité les protège du racisme institutionnel, mais c’est au prix de leur liberté politique.
Cette enquête, à la fois quantitative et qualitative, facile à lire et peu jargonnante, est précieuse car elle permet de mesurer un phénomène récent et croissant qui intéresse encore peu les médias et les politiques. Autre point important à mes yeux : les auteurices, qui ne sont pas de culture ou de confession musulmane, ont su s’entourer de personnes concernées pour limiter leurs biais.
Au-delà de la démonstration de l’islamophobie et de ses conséquences, cet ouvrage montre que la fascisation de la société réduit peu à peu les libertés individuelles et collectives : il est urgent de se mobiliser contre toutes les formes de racisme et de discrimination !
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La France, tu l’aimes mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane
Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin
Seuil
2024
320 pages
23 euros
(disponible en poche)