Avec cet ouvrage, Gwenola Ricordeau nous emmène au cœur des prisons, à travers une enquête sociologique menée auprès de détenu·es, d’ancien·nes détenu·es et de leurs proches. Elle privilégie la parole des personnes concernées, sur la manière dont elles survivent au milieu carcéral, face aux violences, aux humiliations, à la dépossession presque totale de soi. On plonge dans leur intimité, leurs sentiments et leurs douleurs, découvrant des trajectoires profondément marquées par les effets dévastateurs de l’enfermement.
Du procès, souvent déshumanisant, à la libération, source d’angoisses, en passant par le premier parloir, la première lettre, le premier appel, on observe comment les liens intimes évoluent. Les proches peuvent ressentir soulagement, surprise, culpabilité…
Les liens se renforcent ou se brisent. Certain·es détenu·es leur demandent sans cesse de l'argent ou des produits. Comment écrire quand on est illettré·e ? Comment garder l’intimité quand les parloirs et les courriers sont surveillés ? Comment se passe leur sexualité ?
Pour les détenu·es, il faut reconstruire une identité en prison, parfois autour de centres d’intérêt nouveaux, comme la politique ou la religion. Les proches voient leur identité réduite à leur lien avec le détenu : « la mère du détenu », « l’épouse du détenu ». Les femmes sont majoritaires à rendre visite, et les hommes sont majoritaires parmi les détenus (un sujet qui mériterait, à lui seul, une autre chronique approfondie).
Les passages sur les parloirs révèlent les humiliations infligées par l’administration pénitentiaire, visant détenu·es et proches. Bien que le droit de visite existe, il est freiné par des exigences administratives nombreuses. L’administration se réserve le droit de refuser certaines visites ou d’en sélectionner les bénéficiaires, sans recours possible. Ce contrôle renforce l’isolement, limitant un droit pourtant inscrit comme essentiel au maintien des liens sociaux.
En réalité, l’autrice explique que rien n’est fait pour faciliter les visites : établissements éloignés des familles, transferts fréquents, créneaux réduits, longues attentes aux portiques. Les salles manquent d’intimité, et les détenu·es sont fouillé·es après chaque visite, sans que cela empêche le passage d’objets interdits. Pour les enfants, le parloir est souvent un choc ; pour les compagnes, il est difficile d’articuler visites et vie professionnelle, surtout avec la charge émotionnelle que cela implique.
Cet ouvrage de Gwenola Ricordeau, publié par les éditions Autrement, est un peu ancien (2008) mais toujours pertinent pour comprendre la justice punitive. Le système carcéral ne prévient pas les crimes et les récidives : au contraire, en condamnant les détenus à la précarité et à la mort sociale, il nourrit le cycle de violences et renforce les causes des violences : les structures de domination et d’oppression racistes, classistes, misogynes et validistes. Un livre que j’ai dévoré !
1. Page 104.
Les détenus et leurs proches
Solidarités et sentiments à l’ombre des murs
Gwenola Ricordeau
Préface de Abdel-Hafed Benotman
éditions Autrement
2008
270 pages
22 euros