« Réhabilitez-moi » sont les derniers mots de Christian Ranucci adressés à ses avocats, avant qu’il monte sur l’échafaud de la guillotine le 28 juillet 1976 à Aix-en-Provence.
Je ne m’intéresse que très rarement aux affaires criminelles, mais c’est encore une fois grâce au charme des boîtes à livres que je suis sortie de mes lectures habituelles. Avec Le Pull-over rouge de Gilles Perrault, j’ai découvert cette incroyable et terrifiante erreur judiciaire qui a défrayé la chronique dans les années 1970.
Christian Ranucci a 22 ans lorsqu’il est accusé du meurtre de la petite Marie-Dolorès Rambla, âgée de 8 ans, à Marseille en juin 1974. Deux ans plus tard, il sera l’antépénultième à mourir guillotiné avant que la peine de mort ne soit abolie en France en 1981.
Mais toute la thèse du journaliste Gilles Perrault, que je vais résumer ici en quelques phrases, c’est que Christian Ranucci était innocent : il s’est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment.
Dans cette contre-enquête d’une grande précision, le journaliste dénonce les violences policières et l’enquête bâclée de la police, trop satisfaite d’avoir trouvé aussi vite un coupable : elle a en effet obtenu des aveux du jeune homme après 19 heures de garde à vue en employant des méthodes de torture utilisées au Vietnam et en Algérie.
Selon l’auteur, l’enquête judiciaire a elle aussi été bâclée, voire falsifiée : la juge n’a même pas interrogé le petit frère de Marie-Dolorès ainsi que le garagiste, qui ont assisté à cet enlèvement, tandis que les procès-verbaux de cinq témoins essentiel·les ont été escamotés. La juge a expédié la reconstitution, les experts psychiatres ont absolument cherché à coller sur Christian Ranucci le portrait d’un homme à la sexualité anormale, quitte à faire passer sa mère pour une prostituée simplement parce que les Ranucci n’entraient pas dans le stéréotype de la famille hétéro nucléaire… Le médecin qui a examiné Christian Ranucci après sa longue garde à vue n’a même pas mentionné qu’il avait été torturé par les policiers (visage tuméfié et sexe brûlé à l’acide).
A lire Gilles Perrault, la police et la justice d’Aix-en-Provence ont à tout prix cherché à faire de Christian Ranucci le meurtrier, même si tous les éléments ne collaient pas, afin de réparer une erreur commise lors d’une précédente affaire impliquant l’enlèvement d’un enfant. Triste ironie…
Dans cette affaire, les médias ont cherché le buzz et fait du sensationnalisme, hors de tout professionnalisme, en appelant eux-mêmes à la peine de mort de Christian Ranucci qui était encore en garde à vue. Comme souvent, les journalistes n’ont pas su garder le recul nécessaire dans toute enquête, iels se sont livré·es à de fausses accusations et ont déballé honteusement la vie privée du présumé coupable.
Une lecture instructive sur les biais cognitifs individuels et collectifs, et la manière dont on peut orienter des témoignages, des enquêtes et l’opinion des juré·es, même sans le vouloir. Par exemple, ce n’est pas la même chose de déclarer « J’ai tué cette enfant » que de répondre à l’affirmative à la question « Avez-vous tué cette enfant ? ». Cette lecture invite à cultiver la nuance et le doute, car, faut-il le rappeler, les témoignages ne constituent pas des preuves.
Une lecture éprouvante, car la mort de Christian Ranucci est intrinsèquement liée au contexte national. S’il n’y avait pas eu l’affaire Patrick Henry quelques mois avant son procès, peut-être aurait-il été gracié par Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la république. Et, s’il était effectivement innocent, le véritable auteur du meurtre a pu continuer à alpaguer des enfants.
Le pire, et malheureusement je n’en suis pas étonnée, c’est l’opinion publique largement favorable à la peine de mort, surtout pour les meurtres d’enfants, avec cette foule qui, pendant des jours, s’est amassée devant les portes du tribunal pour hurler sa haine et appeler à la condamnation à mort de Christian Ranucci. Si la peine de mort a été officiellement abolie en 1981 (les meurtres policiers étant une condamnation à mort déguisée), un·e Français·es sur deux y serait encore favorable…
Une indignation qui me paraît hypocrite, car bien avant d’atteindre la violence du meurtre, les enfants sont les premières victimes humaines de notre société. Dans un consensus quasi général, iels sont méprisé·es, formaté·es, réduit·es de force dans des cases et des parcours étriqués, à coups de violences verbales, physiques, cognitives, physiologiques, sexistes, sexuelles, familiales, institutionnelles. Leur vulnérabilité en fait les premières cibles des stratégies marketing, des algorithmes, du trafic humain et de la pornographie. Je ne peux pas croire que toutes ces personnes favorables à la peine de mort pour les meurtriers d’enfants ne commettaient pas elles-mêmes des violences quotidiennes et banalisées envers leurs propres enfants, « pour leur bien ».
Aviez-vous entendu parler de cette histoire ?
1. Page 243. -2. Page 151.
Le Pull-over rouge
Gilles Perrault
Le Livre de poche
1985 pour cette édition
480 pages